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La main dans le chapeau*

14 février 2021


Déjà plus de deux mois depuis ma dernière publication. Trêve de proscrastination, il fallait bien que je m’y mette. On commençait à m’interpeller : « Alors ce blog, on est au point mort ? ». Sonnant comme un rappel à l’ordre, cette modeste page internet demeura de surcroît inaccessible quelques jours à la fin du mois de janvier, sans doute victime d’un hacker validiste. Alerté par quelques-unes de mes nombreuses groupies en ligne, il me fallut plusieurs jours pour résoudre ce problème technique, non sans solliciter l’aide de spécialistes. Cet incident eut la vertu de me rappeler que ma piètre existence continue étrangement de passionner quelques personnes désœuvrées par l’époque. Je me devais de communiquer, de ne pas rompre le lien. Mais pour dire quoi ? Déjà que ma vie sur roulettes manque cruellement de spontanéité, ces deux derniers mois, passés principalement à l’ombre, ont été d’une vacuité abyssale.  

L’expérience de Bill Murray, dans « Un jour sans fin » aura duré moins longtemps que la mienne. Lorsque les journées se ressemblent au point de n’avoir plus rien à raconter, c’est que vous commencez vraiment à dépérir de l’intérieur. Pour la première fois sans doute, il semble que je suis sur la même ligne que mon père. Cet hyper actif, à bientôt 90 ans, est désormais trop diminué physiquement pour prétendre bricoler, jardiner et se déplacer comme il l’entend. Alors, en attendant les beaux jours, il encombre ma mère et s’emmerde copieusement au salon en remplissant des kilomètres de mots croisés – il est très fort – ou en lisant la presse quotidienne régionale avec ses lunettes loupe indice 5. C’est un peu la même chose pour moi. Sauf que je suis une burne en matière de mots croisés et que je préfère croiser les mots sur les réseaux sociaux, lire la presse nationale et des kilos de romans. Lui a eu le loisir de travailler quasiment tous les jours au grand air jusqu’à plus de 80 ans, avant d’être rattrapé par l’âge et les limites qu’il impose. Personnellement, je suis passé en un éclair d’un corps performant en très bon état général à un stade grabataire précoce. Vieillir de façon naturelle n’est sûrement jamais agréable, mais la progressivité de la chose fait que l’on dispose de quelques décennies pour s’y habituer. Dans mon cas, c’est peu dire d’affirmer que la transformation fut violente. Alors, à défaut d’être non plus acteur de ma propre vie, je suis devenu depuis un moment le spectateur distrait de la vie des autres. C’est souvent amusant. Parfois beaucoup moins. Ce n’est pas parce que votre vie a fondamentalement changé que les autres ont changé leur façon de vivre. La médiocrité ambiante vous renvoie vite à vos propres lâchetés, vos petits renoncements. Et depuis un an, par la force des choses et de ce virus superstar, c’est encore pire. Avec cette chappe de plomb ambiante, vous avez remarqué ? Les cons sont encore plus cons, plus arrogants. Ou alors on les remarque davantage. Ça m’est devenu insupportable. Il y a eu des jours où j’ai touché le fond. Plus rien n’avait la moindre saveur. Ni les livres, ni le comté 15 mois d’affinage, ni les gens…Ils sont bien gentils avec leur mois sans alcool ou sans écran. L’alcool, je n’en bois quasiment jamais. Et si vous m’enlevez l’écran, vous creusez encore l’abîme dans lequel je sombre. Pourquoi ne pas expérimenter d’autres thématiques ? Le mois sans grandes surfaces, le mois sans râler, le mois sans religion, ou mieux : le mois sans connards. Un mois entier sans antivax, complotistes, raoultiens idolâtres, yakafaukons, ex ami arborant l’air satisfait du mec qui se demande encore où est le problème, coachs de vie… J’en rêve ! 

En attendant que mes rêves se réalisent – ca fait un moment que j’attends -,  je passe cette période délicate en appliquant une discipline personnelle rigoureuse. Je mange moins de fromage et de charcuterie pour faire baisser mon taux légèrement trop élevé de cholestérol et je passe en moyenne 10 heures par jour devant un écran. Cela concerne ce qui a trait directement à mon travail, mais également la lecture de la presse en ligne, les réseaux sociaux, la consultation quotidienne des chiffres du Covid sur Santé publique France et de la vaccination sur VaccinTracker, Netflix, l’écriture, le traitement de mes mails, de Messenger, de Whatsapp, de la messagerie interne… Je m’accorde quelques pauses non connectées pour certains repas (la plupart se déroulent cependant devant un écran), lire des romans, car coup de bol, je privilégie encore le papier, participer à des réunions (quand elles ne se déroulent pas en visio), téléphoner (mais je préfère le mail), quelques relations sociales incontournables et les moments privilégiés avec mes très proches, dont ma fille cadette. Attention, je souffre en silence mais je ne me victimise aucunement. Contrairement aux féministes radicales, aux étudiants précarisés, aux victimes d’inceste qui retrouvent soudainement la mémoire, aux minorités racisées écrasées par l’héritage colonialisme et le racisme systémique d’état, je ne me sens aucunement victime de capacitisme. Si l’on exclut encore beaucoup trop d’équipements publics inadaptés aux personnes à mobilité réduite (on en a souvent parlé ici), les connards (on en parlait) qui squattent les places handicapés avec des 4×4 si hauts qu’un valide a déjà du mal à y accéder, je ne me suis jamais senti discriminé en raison de mon handicap, à part peut être pour participer au casting du prochain Koh Lanta. Et ne nous plaignons pas, en quelques années, nous sommes passés de la notion de «personne handicapée» à celle de «personne en situation de handicap». On y a certainement gagné quelque chose. Déjà, le terme «handicap» s’était lui-même imposé récemment. Il est apparu progressivement pour remplacer des mots comme « infirme, paralytique, estropié, invalide, impotent, inadapté… », extrêmement valorisants et pourtant fort usuels, aussi bien dans le discours quotidien, que dans une grande partie du langage médical, social et juridique. Pour les plus curieux d’entre-vous, le mot « handicap » viendrait du terme anglais « hand in cap » (la main dans le chapeau). Il découlerait d’un jeu pratiqué au XVIème siècle outre Manche qui consistait à échanger des objets à l’aveugle, dont la valeur était contrôlée par un arbitre assurant l’égalité des chances entre les joueurs. (Vous voyez le rapport ? Moi non). Le substantif «handicapé», est apparu officiellement dans les textes de loi français en 1957, mais le mot s’était d’abord généralisé à d’autres sports à la fin du XIX siècle. Dans les courses hippiques, par exemple, où des handicaps sont attribués aux chevaux (selon le poids du cheval, du jockey qui le monte, etc). Le handicap véhicule donc l’idée d’une limite, un obstacle ou une gêne. Là, on comprend mieux. Le terme de handicap serait donc issu du vocabulaire du jeu et du sport, et s’est étendu à la valeur sociale. Tout s’explique ! J’aurais pu choisir de m’occuper de handicap, comme certaines féministes de parité ou autres victimes de lutte contre les discriminations. J’ai choisi le sport. C’est un peu comme si un sourd muet devenait orthophoniste, mais je viens de vous donner une explication plausible.

En procédant à des recherches approfondies sur ce thème passionnant, je suis tombé sur ce texte lunaire produit par un éminent spécialiste dont je n’ai pas retenu le nom. Je vous invite à le méditer : « Le glissement entre « personne handicapée » et « personne en situation de handicap » fait apparaître une compréhension du réel qui n’est plus essentialiste. La périphrase « en situation de » redéfinit « le  handicap » comme résultat d’une interaction entre déficience et rapport à l’environnement ; ce n’est donc plus l’essence de la personne qui est désignée. Une déficience physique n’est donc pas nécessairement un obstacle, pour la personne qui voudrait partager une activité sportive, ou s’accomplir en repoussant ses limites, dans une quête de dépassement de soi. La personne mobilisera ses ressources en fonction de son corps, de sa volonté, du terrain et des personnes qu’elle rencontrera. »

Voilà, comme ces deux derniers mois, vous l’aurez compris, ont été pour moi particulièrement insipides, j’ai tenté de vous restituer l’ambiance en vous rédigeant un billet de blog tout aussi long et chiant. Je sais, c’est un peu mesquin. 

Finissons sur une note positive. Plusieurs fois cas contact, je n’ai toujours pas, malgré quatre double péné nasales, été contrôlé positif Covid 19. Trump a sans doute définitivement quitté la Maison Blanche et nous ne remercierons jamais assez Olivier Duhamel de nous avoir procuré d’autres sujets de conversation en ces temps de pandémie.

* pour comprendre ce titre abscons, il faudra lire, forcément.

Par Michel Sorine

Michel Sorine

Ex sportif du dimanche et directeur d’Extra-Sports la semaine, il est également tétraplégique depuis 2014. Ce blog raconte l’histoire de sa nouvelle vie.

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Il y a 5 commentaires

  • DONISI DONISI Charles le 14.02.2021 à 12h01

    Coucou Michel
    Tu nous manques vivement que l’on se voit tous et passe un bon moment
    Ce n’est pas facile tous les jours mais nous sommes là pour se soutenir…
    Bisous à très bientôt

  • christine Dugelay le 14.02.2021 à 18h39

    J’adore le style comme toujours même si ce n’est pas faux le fond est chiant… mais parfaitement à l’image de ce qu’est la vie aujourd’hui dans ce monde confiné… Je pense à vous à peu près chaque fois que je monte sur mon vélo… et plus encore quand j’en tombe et que je finis à peu près indemne… Bravo pour votre résilience !

  • Mamanpat le 15.02.2021 à 23h58

    Dommage pour Koh Lanta, pour le lieu de la saison à venir bien sûr.
    Miss you Mimi

  • Poucet le 16.02.2021 à 11h15

    La main dans le chapeau c’est lunaire. Oui mais l’honneur est sauf. Pas comme le mec pris la main dans le sac. Ou pire la main au sac, assez tendance ces derniers temps. Ce billet est donc toujours aussi chiant mais on se régale à chaque fois. Merci.

  • philkikou le 16.02.2021 à 11h30

    Chapeau l’artiste, un chapeau avec une belle plume ! 🙂

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