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Retour de flamme

31 décembre 2023

Vous lisez le 65ème épisode de la série « Le monde vu de mon fauteuil roulant », lancée en 2014.
Avant de procéder prochainement au bilan de cette décennie dans la peau d’un tétraplégeek, il convient de faire celui de cette année 2023, avec un billet que je publie de nouveau le 31 décembre. C’est un bon timing pour s’épargner l’exercice toujours pénible des vœux de bonne année. Je synthétise et j’arrose. Et contrairement au dernier épisode où je m’agitais dans un bocal de marasme en état semi dépressif, j’ai aujourd’hui une patate de ouf.

Tandis que j’approche doucement de la soixantaine, je n’ai jamais consacré autant de temps au travail depuis ma sortie de l’hôpital en 2015. « Tu n’as qu’à lever le pied » me conseillent souvent quelques proches bienveillants. Vous conviendrez que, dans mon cas, cela me soit assez difficile. Alors je bosse et il faut reconnaître que ces derniers mois ont été plutôt exaltants et valorisants. Prenant quelques libertés avec le dogme médical qui m’a été imposé il y a maintenant deux ans, je n’hésite plus à passer davantage de temps sur mon séant, tout en guettant le soir venu la rougeur indélicate qui pourrait sonner l’alarme. Pour l’heure, rien à déclarer de ce (bas) côté.

Lors d’une récente visite d’inspection auprès de ma chirurgienne réparatrice, celle-ci m’a justement proposé de m’injecter un peu de graisse supplémentaire au niveau de ma cicatrice d’escarre, à la brésilienne, pour encore obtenir plus de confort et limiter le risque. J’avoue que je n’ai pas été immédiatement emballé par cette proposition, fuyant comme la NUPES toute nouvelle hospitalisation non nécessaire. Et puis finalement, j’ai réussi à programmer cette intervention début janvier, une période de l’année qui n’est pas parmi mes préférées. Si mon séjour à l’hôpital durera moins de 24 heures, j’aurai la contrainte de rester totalement à l’horizontale pendant quinze jours, mais at home, avant de retrouver la position assise et le chemin du bureau. Ce qui est bien peu de choses après tout ce que j’ai vécu depuis dix ans. Cela m’épargnera des journées courtes et sans soleil, ma présence souhaitée à un contrôle URSSAF et quelques entretiens pénibles. Et ça me permettra de prendre un peu de recul car j’ai eu une vie sociale bien remplie depuis cet été : spectacles, concerts, reprise de mes séances à la salle handisport, enterrement de ma regrettée tante, réunions extérieures, hôtels, dîners, podcasts, interviews, manifestation (contre l’antisémitisme) et même une soirée de gala très chic dans les salons d’honneur de l’Hôtel-de-Ville  … Presque une vie normale d’hétéro boomer blanc mâle au faîte de sa carrière professionnelle en somme. Sauf que je n’abuse aucunement de ma position dominante (1,35 m, faut pas abuser) pour harceler et agresser le sexe anciennement faible.

Même si je resterai toujours féru du film « Les Valseuses » et du Cyrano de Rappeneau, il semblerait que le monstre sacré du cinéma français soit aussi un sacré monstre avec les femmes et je me place bien sûr du côté des supposées victimes du truculent Gérard. Je me demande d’ailleurs si je ne suis pas une victime moi – même. En effet, qui est contraint chaque matin de se faire dénuder totalement dans son lit par de vigoureuses jeunes femmes œuvrant dans des métiers en tension ? Qui doit se faire pétrir quotidiennement et onctueusement les fesses avec de l’huile de massage par des inconnues zélées ? Qui doit procéder lui-même (reliquat de dignité oblige) à la toilette de son zguègue mais toujours sous l’œil goguenard et inquisiteur des mêmes professionnelles ? Et si parfois, le matin, ce dernier arbore une rigidité bien involontaire, qui est le plus gêné dans l’histoire …? Il est temps que la parole se libère. 

Et il n’y a pas que mon intimité qui soit maltraitée. Que dire de ma liberté de déplacement ? Si j’ai renoncé depuis dix ans au transport aérien, ce qui me dote au passage d’une empreinte carbone exemplaire pour un mec de ma génération et de mon statut fiscal, je n’utilise que rarement le train, très contraignant en fauteuil. Je privilégie les déplacements courts, en véhicule adapté, fréquemment électrique et j’essaie enfin de me déplacer en ville en totale autonomie. Pourtant, depuis que j’ai commencé cette nouvelle vie en fauteuil, j’ai l’impression qu’en matière d’aménagement urbain, à l’instar de mes membres inférieurs, les choses sont restées plutôt figées. Si Lyon vient de prendre la première place d’un classement dans Le Parisien Aujourd’hui en France parmi 35 métropoles françaises où l’on peut tout faire à pied, je peux certifier que c’est encore loin d’être le cas en fauteuil roulant. Je l’ai très souvent évoqué sur ce blog, mais les accès aux trottoirs restent encore bien compliqués selon les quartiers. Quant à l’accès aux commerces, restaurants, cabinets médicaux et autres établissements recevant du public, ça reste très souvent inaccessible, ou du moins sans accompagnateur. Et c’est bien le problème. Mobilité réduite n’exclût pas indépendance dans la mobilité. Ça reste même l’objectif majeur.
Pour rappel, parmi les choses que déteste le plus une personne en fauteuil, c’est qu’on le pousse, surtout quand elle n’a rien demandé. Pas touche à mon fauteuil, mother fucker !

Visiblement, la ville de Lyon vient de faire le même constat et de s’engager à rendre 50% des bâtiments municipaux accessibles d’ici 2026, ainsi que 100% des grands événements. Chiche ! 
Il faudra peut-être également commencer par faire respecter ce qui est en place, à savoir le stationnement réservé aux handicapés. Un exemple ? J’ai pour habitude de me rendre au cinéma dans un centre commercial de l’est lyonnais, qui comporte un vaste parking couvert et gratuit, bien pratique. Or le week-end, les très nombreuses places réservées aux handicapés sont toujours massivement occupées par des automobilistes valides, en toute impunité. J’ai écrit aux responsables du site qui m’ont indiqué que ceci était du ressort de la police municipale. J’ai écrit à la mairie concernée qui m’a répondu qu’ils ne disposaient pas des effectifs suffisants pour assurer un contrôle répressif le week-end, ni le reste de la semaine d’ailleurs… Il doit donc s’agir d’une zone de non-droit. En attendant, je cherche encore une place. Ça doit être ça le validisme.
Fort heureusement, il semblerait que la lutte contre ce fameux validisme mobilise aujourd’hui de plus en plus de monde et notamment de nombreuses organisations de gauche anticapitalistes prônant la lutte des classes et la fin du système patriarcal. Évidemment, le salut est sûrement là. Merci à cette gauche « postmoderne » de s’emparer de cette revendication capitale.

Mais je ne me plaindrai pas davantage, nous avons la chance d’avoir à Lyon un réseau de transports en commun presque entièrement accessible aux PMR. Ce qui est loin d’être le cas à Paris à quelques mois des JO, avec seulement 2 stations de métros accessibles sur 300. 
A propos de l’année olympique qui s’annonce, il m’en est arrivé une bonne. Nonobstant le fait que je suis toujours en quête d’un éventuel dossard pour le marathon nocturne pour tous à Paris, la ville de Lyon m’a très aimablement proposé de porter la flamme paralympique, qui, après avoir traversé le tunnel sous la Manche, sera de passage entre Rhône et Saône, le 26 août prochain. J’ai accepté avec plaisir et une certaine dose de fierté. Il est de surcroît assez drôle de penser que presque 20 ans après avoir porté la dite flamme sur mes deux jambes à l’occasion des jeux d’hiver de Turin, je vais réitérer la chose en fauteuil roulant. On est assez loin de la thèse chère à Darwin. Et cette fois, ne pouvant pas compter sur mes membres inférieurs, j’ai besoin de mes deux bras pour me déplacer sur ce parcours de 2 kilomètres. J’ai donc demandé à pouvoir effectuer le parcours avec ma fille Agathe, qui, du haut de ses 9 ans, sera parfaitement en mesure de porter la flamme en trottinant à mon côté. La décision est entre les mains du comité olympique (sans rire). Suite au prochain épisode.

Ça va faire partie des trucs que je vais prioritairement me souhaiter pour l’année qui commence. Ça, plus quelques petites autres choses en vrac (rêvons un peu !) : la victoire de l’Ukraine, l’anéantissement du Hamas, la réélection de Joe Biden, une branlée de LFI et du RN aux élections européennes, pas de pépins physiques (surtout pour mes parents), ni de panne de fauteuil, l’éloignement de quelques malfaisants, la réussite de mon business, la fin de la guerre à Gaza (puisque c’est tendance), mais également partout où c’est moins tendance mais tout aussi, voire plus, meurtrier (au Soudan, au Yémen, au Burkina Faso, en Somalie, au Pakistan, en Birmanie, au Nigeria, en Syrie…) et, dernière heure, que mon ex et mère de mes trois grands enfants reprenne le dessus. Le tétra dépressif, c’est moiiiii !

Vous l’aurez peut-être relevé, mais je ne me souhaite aucune avancée en termes de diminution de mon handicap. Au bout de 10 ans, il est sage de se faire une raison.

Et bonne année à vous, chers lecteurs.

Par Michel Sorine

Michel Sorine

Ex sportif du dimanche et directeur d’Extra-Sports la semaine, il est également tétraplégique depuis 2014. Ce blog raconte l’histoire de sa nouvelle vie.

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Il y a 7 commentaires

  • Jacqueline le 31.12.2023 à 11h36

    Mim meilleurs vœux à toi et ta famille pour 2024.
    J’espère que le Comité Olympique va accepter ta demande, nous serons très fiers de te voir.
    Tu deviens le sage de la famille.
    Continue sur ta lancée et bonne opération en janvier. Tu vas avoir un fessier magnifique. Tes infirmières vont se régaler.
    En attendant votre retour en Bourgogne je vous embrasse très fort. ❤

  • bachelard le 31.12.2023 à 20h11

    Monstre Sacré / Sacré Monstre : du grand Michel! Et bonne année à toi.

  • Devos le 01.01.2024 à 19h54

    Lecture toujours enrichissante, merci et bonne année Michel.
    Kti et Pierre

  • Philkikou le 02.01.2024 à 13h35

    Ta flamme de vie brûle toujours 10 ans après malgré toutes tes galères !
    Je te souhaite que tout roule, une forme olympique pour 2024 qui va démarrer par une période de forme alitée ce début d’année.
    Et encore merci pour tes billets caustiques avec une sacrée dose d’humour !

  • Fabienne & loic le 07.01.2024 à 12h03

    Salut Michel, un vrai plaisir de te lire ! J’avoue que j’avais perdu le lien avec ton blog ces derniers temps que je m’étais pourtant mise à lire avec beaucoup d’interet, d’admiration et de sourire grâce à ton sens de l’humour. Pourquoi ce regain d’intérêt pour ton blog, tout simplement parc que loic s’est retrouvé (pour 2 mois seulement y) en fauteuil suite à une chute débile dans les escaliers. Nous avons donc (un peu) expérimenté les accès handicapés dans certains lieux et la problématique trottoirs pas triste effectivement. C’est là qu’on réalise les marges de progrès qu’il y a faire dans ce domaine comme tu l’expliques. C’est également scotchant de lire les problématiques liées à l’avion ! En résumé espérons que les améliorations annoncées par la ville de Lyon voient le jour. Il me reste à te souhaiter une bonne année 2024, que cette intervention de janvier se passe le plus normalement possible et que tu puisses porter cette flamme aux côtés de ta fille ! Un moment d’intense émotion pour vous 2 j’imagine ! Pour finir j’espère que 2024 sera l’occasion de nous revoir ce qui nous ferait très plaisir. Biz

  • fanfan le 09.01.2024 à 18h15

    la flamme paralympique, Agathe et toi… ça serait magnifique !
    belle année à toi et ta tribu.
    Toujours aussi savoureux tes billets.
    Quelle énergie …. j’ai l’impression que tu en as plus que moi.
    Continue le combat, ça vaut le coup.

  • Locksy le 20.02.2024 à 5h48

    Bonjour Mr Sorine
    j’ai enfin pris le temps de lire votre dernier billet ainsi que d’autres plus anciens et c’est toujours un plaisir de vous lire. Le peu de temps que nous passons avec nos patients ne nous permettent pas toujours de nous rendre compte ce qu’ils traversent et ressentent. Et ce genre de blogs est bien utile. La relation soignant /soigné est à double tranchant. On se doit d’avoir de l’empathie pour le soigné sur sa condition, sur ses ressentis tout en restant professionnel et en même temps on doit garder un certain détachement afin de ne pas nous même sombrer et ainsi garder la force d’aider le soigné à traverser ses épreuves. À côté de cela nous restons humains et il est souvent difficile de ne pas s’attacher aux personnes que l’ont côtoie. Surtout des personnes telles que vous.
    Enfin bref je suis contente que vous alliez mieux et vous souhaite qu’on puisse accéder à votre demande pour que votre fille et vous puissiez porter la flamme olympique. Rien que pour ça je regarderai l’ouverture des jeux. Chose que je ne fais jamais.
    Je vous souhaite pleins de bonnes choses à venir.
    Ps: Concernant votre intimité, nous en voyons tellement à longueur de temps que nous n’y faisons même pas attention. Croyez moi c’est un peu comme se laver devant Gilbert Montagné. J’espère que ça vous rassure .

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