Pépère* peinard
31 décembre 2025
Finalement, pas grand chose n’a changé depuis cette photo de 1964. Même dépendance à des soins quotidiens et usage limité de la station debout. Brigitte Bardot avait déjà 30 ans et j’avais zappé le meilleur de sa carrière. Les 49 années qui allaient suivre, dont plus de la moitié à la verticale, seraient globalement heureuses et verraient se bonifier ce petit être innocent et ignare. Ce qui ne serait pas toujours le cas de notre Brigitte nationale.
Mais la décennie qui allait suivre mon retour à l’horizontale et à la station assise imposée serait moins faste et surtout moins agréable.
Il paraît que le bonheur n’arrive pas à ceux qui l’attendent assis. À force de patience et d’immobilisme, il serait finalement parvenu jusqu’à moi. Du moins, ceci a l’apparence du bonheur. Les faits parlent d’eux même : En 2025, zéro souci de santé, zéro hospitalisation, une année professionnelle quasi parfaite, une famille qui s’agrandit avec non pas un, mais deux petits-fils, des enfants géniaux, une aisance matérielle appréciable, de belles rencontres, des amis fidèles… Et avec ça, la patate. Celle d’entreprendre, d’oser, de me lever tous les jours pour bosser, de me déplacer sur tous les événements, d’innover, de me remettre en cause.
« Mais où est-ce qu’il trouve toute cette énergie ? ». Ceci pour parodier un jeune candidat bas de plafond qui n’a jamais bossé de sa vie mais pour lequel mon père pourrait bien voter l’an prochain. Ce qui serait un comble quand on connaît son histoire. Mais bon, il y a des sujets que nous n’abordons plus lors des repas de Noël.
Alors sans dec. Avec tout ça, je n’aurais tout de même pas l’outrecuidance de me plaindre ? Pourquoi continuer à alimenter ce blog quand tout va bien et qu’on mène une vie « presque » normale ? Après mon dernier billet publié le 31 décembre 2024, j’étais plutôt déterminé à tourner la page. Et puis, j’ai quand même reçu quelques messages m’enjoignant de reprendre la plume. À la moindre flatterie, je plonge.
Bon, certes, je reste en « situation de handicap ». Il faudrait d’ailleurs bannir cette litote : mon handicap n’a rien de temporaire. Il ne s’agit pas d’un moment difficile à passer. Il n’y aura jamais de retour à la normale. J’ai au contraire appris que le handicap n’est pas une anomalie mais un monde en soi, avec son éthique et sa façon de penser. Non pas un monde secondaire, ni un monde éphémère, une mauvaise situation dont la technique ou la science sauraient nous extraire, mais un monde insolite, singulier, dont il ne s’agit pas de sortir mais où il faut, au contraire, apprendre à y entrer. Régles de base : Éviter au maximum les contraintes pour soi et éviter d’en être une pour les autres. Toujours se renseigner avant d’honorer une invitation. Est-ce qu’il y a des marches ? Est-ce que les toilettes sont accessibles ? Au moindre doute, toujours esquiver.
Et une fois qu’on a appris à vivre avec, alors il faut profiter pleinement de ce qui vous reste de vie, parmi une cohorte d’humains plus jeunes et mobiles, dont beaucoup ont oublié l’usage du subjonctif.
Alors oui, l’année 2025 a été délectable. Si plus de 10 millions de nos concitoyens sont en train de passer en dessous du seuil de pauvreté, moi, c’est tout l’inverse. Sans le chercher particulièrement (ni narco trafic, ni fraude, ni évasion fiscale, ni spéculation…), je suis en train de passer au-dessus du seuil de richesse. Mais pas de problème, je veux bien être taxé et participer à l’effort collectif.
Deux fois grand-père en 2025, c’était inattendu et joyeux. Joyeux de voir toute la famille se mobiliser et s’émerveiller autour de ces deux petits êtres fragiles. Troublant de voir mes deux grands enfants mués en parents exemplaires et de se demander si on a soi-même été à la hauteur. Ému d’assister à la rencontre de ces deux nouveau-nés avec leurs arrière-grands-parents. Frustré de ne pas pouvoir m’en occuper comme tout néo grand-père aurait aimé le faire. Condamné à l’obsolescence par l’émergence de cette nouvelle génération qui pousse irrémédiablement la mienne vers la crépuscule.
Et pourtant, je ne suis pas pressé de vieillir. La tétraplégie m’a trop imposé pour que je renonce à quoique ce soit d’autre. J’ai donc renoué avec tous mes vices et je vais si possible travailler encore une bonne dizaine d’années avant d’envisager une reconversion, pourquoi pas en tant qu’élu. J’aurais pu franchir allègrement le pas à l’aune de ces municipales 2026. À ma grande surprise, je fus sollicité de toute part. Mais ma situation actuelle de dirigeant associé me contraint forcément à une neutralité totale. On verra en 2032.
Et puis, j’avoue que ces campagnes électorales où l’on promet tout et n’importe quoi, me fatiguent. J’avais pris soin de noter en 2020 le programme de l’exécutif en place concernant l’accessibilité. Depuis, je n’ai pas eu de nouvelles de cette fameuse brigade accessibilité qui devait faire le tour des trottoirs non adaptés et des établissements recevant du public. Les trous ou trottoirs infranchissables que je découvrais en 2015 lors de ma sortie de l’hôpital sont bien souvent toujours en place. La seule fois où j’ai tenté de demander quelque chose aux élus concernés, je me suis heurté non pas à une marche trop haute, mais à un mur (voir mon billet du 2 décembre 2021).
Et je n’ai pas noté depuis 10 ans d’améliorations notables pour ce qui est de l’accueil des PMR dans les bars, restaurants et autres lieux de culture. Aucun restaurateur n’a encore le réflexe de réfléchir avant d’investir : est-ce que mes tables permettent à une personne en fauteuil roulant de consommer normalement son repas ? Est-ce que je peux facilement lui faire franchir la marche de 30 cm à l’entrée et lui donner accès aux toilettes sans faire lever tout le restaurant ? Comment est-ce qu’une personne en fauteuil roulant a accès à la scène s’il doit intervenir ? Est-ce que les ascenseurs sont moins souvent en panne dans le métro ?… Le comble, ces salles de cinéma ultra modernes en IMAX qui proposent des places PMR au 1er rang (Et ceci sans réduction). Imaginez Avatar 3 (3h17) en fauteuil roulant devant l’écran de 22 mètres sur 16, sans même pouvoir profiter des sièges voluptueux mis à disposition. Juste l’horreur. On sent que la RSE est une des préoccupations premières des architectes ou de leurs commanditaires.
Heureusement, en 2025, je me suis remis au sport extérieur, sans doute toujours frustré par le fait que je n’ai jamais réussi à obtenir un dossard pour le Marathon pour tous des J.O. J’ai renoncé à la salle de sport spécialisée, qui cumulait trop de contraintes de transport et d’indisponibilité des machines. Il a suffi que je rajoute une troisième roue avant sur mon fauteuil de tous les jours pour redécouvrir les joies de la déambulation sportive dans les allées des grands parcs municipaux ou à la campagne. Quel bonheur absolu de progresser à la vitesse modeste de 8 km/h parmi les coureurs, cyclistes ou promeneurs.
D’abord 6 km pour m’épargner les épaules. Puis rapidement 10,15 km jusqu’à mon premier semi marathon à Lyon au mois d’octobre. 2h40 pour une 13 500e place. (Oui, il y a encore des gens moins rapides. Mais chut !!, ce sont mes clients).
Au meilleur de ma forme et avec deux jambes, je mettais pas loin de la moitié de ce temps pour parcourir ces 21,095 km. Mais je me pose souvent cette question : où en seraient mes performances, si je n’avais pas perdu l’usage de mes jambes. On m’a souvent dit que passé 60 ans, la pente du déclin devenait plus forte. Je pourrais toujours courir après des podiums dans ma catégorie d’âge tout en restant raisonnable avec ma fréquence cardiaque. L’exemple de plusieurs cyclistes septuagénaires récemment victimes de crise cardiaque sur leur vélo incite à la prudence. Et puis, me prendre des tôles entre midi et deux par certains petits jeunes du bureau pourrait rapidement m’excéder.
Je vais donc continuer tranquillement à me lancer mes petits défis de tétrasportif. Un nouveau semi marathon, certainement. Un marathon, pourquoi pas. Et je vais investir prochainement dans un mandalier adaptable à mon fauteuil, avec peut être quelques cols mythique pour objectif.
Alors voilà, j’espère que l’année 2026 sera au moins aussi bonne. Si on réussit à éviter la maladie, les épidémies, les escarres, Poutine, Trump, les attentats islamistes, la canicule, la sécheresse, les incendies, les tempêtes, une présidentielle anticipée, une mise sous tutelle du FMI, une pénurie de PQ dans les grandes surfaces, des émeutes pro pal ou pour la CAN, le retour des gilets jaunes ou la énième révolution rêvée par Mélenchon… J’attends patiemment de savoir qui sera candidat à la Présidentielle en 2027 ainsi que mon prochain fauteuil roulant sans « reste à charge ». Il restera au moins ça au bilan du second quinquennat d’Emmanuel Macron. Parce que sinon, tout le reste, c’est sûrement de sa faute.
Cette année sans vague aurait pu se terminer aussi bien qu’elle avait commencé. Hélas, une coulée de neige, non loin du Galibier, un col haut perché où j’ai usé mes boyaux, a décidé d’emporter, le lendemain de Noël, mon ex beauf et pote Jean-Marc, ainsi qu’une grande partie de la joie de vivre de ses trois grands enfants qui l’accompagnaient lors de cette sortie en ski de rando.
Si ce soir, tout le monde va se souhaiter une bonne et heureuse année, je ne peux m’empêcher de penser à cette famille pour laquelle cette année 2026 ne sera pas simple.
Mais la résilience, ça apprend.
*Pépère / Mémère : c’est comme ça que nous appelions nos grands parents

